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La huitième note

 

 

 

« Ce qu’il y a de merveilleux dans la musique de Mozart, c’est que le silence qui la suit est encore du Mozart » (Sacha Guitry).

 

La musique, ou art des Muses, peut être définie comme l’art de combiner les sons, sur un canevas de silence, d’après des règles, variables selon les lieux et les époques ; comme méthode pour organiser une durée et habiter un espace avec des éléments sonores ; ou comme l’acte de savoir créer des bruits harmonieux entre eux.

 

Pour Nietzsche, elle est « parole de vérité », pour Freud « texte à déchiffrer », pour Marx, « miroir de la réalité » et pour Jacques Attali, auteur d’un essai intitulé "Bruits", elle représente « la bande audible de la société », son archétype sonore en quelque sorte.

A ce titre, elle se situe à la fois comme instrument d’éveil et, à notre époque médiatique, comme outil du pouvoir en place car elle peut :

- faire oublier : les misères de la condition humaine ;

- faire croire : que le succès ou l’amour est à la portée de chacun ;

- faire taire : le besoin de grogne et de révolte.

 

Et lorsqu’on écoute les ondes, les deux tiers des "scies" et tubes qui passent sur les radios populaires au milieu des jeux populaires, on peut vraiment accréditer cette dimension équivoque de machine à vendre du rêve.

Heureusement la musique détient en elle-même de puissantes forces de contestation et d’évolution.

Elle est aussi appel, stimulation, espoir, élévation : ascendance, avec tout ce que ce terme peut avoir d’ambigu.

 

Mais elle est aussi évasion ; une amie me dit : le seul moment où je suis dans le silence, c’est quand j’écoute de la musique.

Phrase apparemment contradictoire qui signifie qu’elle écoute bien.

 

Le son, tout son, sort du silence et y retourne.

 

Par le silence intérieur qu’il suscite, le son mélodieux peut être un moyen de connaissance et d’accès à des états supérieurs.

 

Dans l’Antiquité, la musique était l’un des meilleurs moyens pour entrer en communication avec les dieux.

Elle passait même pour avoir été une de leurs inventions, une foule de mythes en témoigne, tel celui d’Hermès dans la mythologie grecque, qui, parti à la recherche des vaches d’Apollon, trouve une brave tortue qui chemine de son pas.

Une idée lui vient et il lui dit : « Je ne serai pas de ceux qui n’ont pour toi que mépris. Je vais tirer quelque chose de toi au point que, même morte, tu chanteras encore ! »

Sans lui laisser le temps de protester, il la tue, la retourne, la vide, taille des tiges de roseaux qu’il fixe à travers la carapace, étend dessus un fragment de peau de bœuf, prélève quelques boyaux de brebis, sept, qu’il ajuste en cordes : du silence de cette carapace il sort des sons, la lyre est née.

 

Orphée perfectionnera cet instrument, qui deviendra la cithare, en y ajoutant deux cordes supplémentaires.

Sous ses doigts, l’instrument acquiert un pouvoir magique, celui de charmer toutes créatures, jusqu’aux animaux féroces, aux plantes qui s’inclinent sur son passage, aux pierres qui tressaillent en l’entendant.

Lors de l’expédition des Argonautes, il calme même, grâce au chant, les flots déchaînés d’une tempête, il séduit les redoutables Sirènes, surimposant sa musique à la leur …

Revenu du pays de la Toison d’Or, notre héros épouse Eurydice. Ils s’aiment d’amour tendre.

A sa mort, inconsolable, il part la chercher aux Enfers : grâce aux sons qu’il émet, le féroce chien Tantale ne se jette pas sur lui, Sisyphe le muet cesse de pousser son rocher, les Danaïdes ne tirent plus de seaux , Hadès et Perséphone sont envoûtés et un silence musical s’abat sur le royaume infernal, désorganisé par ces vibrations mélodieuses porteuses du don de charmer et de transformer le dur en doux :

 

« Evocation : quelque chose ou une chair sort de la voix.

Orphée invoque, sa voix et les cordes tremblent, il appelle, crie, chante, se livre à l’incantation. Il compose la musique et Eurydice.

La femme revenante ressuscite, elle suit la vocation.

La voix donne chair au nom, délivre le mot de la mort, la lumière le dégage de la nuit, la musique ajoute sa chair, durcit le doux : jusqu’où va l’incarnation ? » (Michel Serres)

 

Jusqu’à la défaillance d’Orphée qui, non loin de la porte des Enfers, toujours jouant, se retourne et regarde sa bien-aimée qui le suit.

Ce regard que la nuit interdisait avant le jour, ce regard silencieux et amoureux, rompt le charme du son, c’est la pause fatale, la fausse note dans la mélodie, le couac qui dématérialise l’enchantement : Eurydice est de nouveau happée par le vide noir, l’enfer mugit sa rage ; hideux, il reprend ses droits, profitant de ce moment de silence précoce d’Orphée, car l’artiste a interrompu son concert dont la durée était fixée au seuil atteint, et le public démoniaque, un temps envoûté, hurle sa haine, retrouvée.

Orphée fuit, seul à jamais.

 

Mythe magnifique qui chante la puissance et l’illusion du son.

Mais Orphée demeurera comme symbole du musicien idéal et surtout comme patron des Mystères initiatiques car il s’est approché, grâce à son art, de l’inconnaissable et de l’ineffable.

 

Et ceux que l’on appela à sa suite du nom d’Orphiques, que recherchaient-ils dans son exemple ?

Ce que l’on recherche en toute cosmogonie : « Quelque chose de divin, de donné et caché sous les signes du monde, et sous les discours mêmes de l’homme ; le sens du dieu, et l’énigme dissimulée sous le sens ; le fond des choses, et le vide béant par dessous ; le "cœur inébranlable de la vérité toute ronde" ! » (Ramnoux)

En deux mots : le mystère du silence.

 

Dans la tradition hindoue aussi, le son s’enracine dans ce mystère.

Et OM (AUM), la syllabe sacrée, son primordial qui les contient tous, son qui tisse et soutien l’univers, est, défini comme touchant le

 

Son qui ne sonne pas

Parce qu’il est au-delà du son.

L’adepte qui le trouve

Est délivré du doute.

Il est Son par excellence

L’Impérissable qui se situe

Au-delà de toutes les catégories

Voyelles ou consonnes, sourdes ou sonores

Palatales ou gutturales, labiales ou nasales

Semi-consonnes ou aspirées ;

Et c’est par lui,

Que l’adepte discerne le chemin

Sur lequel il conduit le souffle.

 

(Upanishads du yoga).

 

 

 

Extrait « Eloge du silence » de Marc de Smedt.