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NEVROSE  ET  CANCER

 

 

Je suis jeune, riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu’on appelle aussi la rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu. Naturellement j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge par ce que je viens de dire.

Cela dit, la question du cancer se présente d’une double manière : d’une part c’est une maladie du corps dont il est bien probable que je mourrai prochainement, mais peut-être puis-je aussi la vaincre et survivre ; et d’autre part c’est une maladie de l’âme dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là que j’ai reçu de ma famille, au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’ai jamais faîte, c’est d’attraper le cancer. Je ne veux pas prétendre ainsi que le cancer soit une maladie qui vous apporte beaucoup de joie.

Cependant, du fait que la joie n’est pas une des principales caractéristiques de ma vie, une comparaison attentive m’amène à conclure que, depuis que je suis malade je vais beaucoup mieux qu’autrefois. Cela ne signifie pas que je veuille qualifier ma situation de particulièrement agréable. Je veux simplement dire qu’entre un état particulièrement peu réjouissant et un état simplement peu réjouissant, le second est tout de même préférable au premier. Je me suis donc décidé à noter mes souvenirs dans ce récit. Autrement dit, il ne s’agira pas de Mémoires au sens ordinaire, mais plutôt de l’histoire d’une névrose. Ce n’est donc pas mon autobiographie que j’essaie d’écrire mais seulement l’histoire et l’évolution d’un seul aspect de ma vie, même s’il en est jusqu’à présent l’aspect dominant, à savoir celui de ma maladie.

Un jour je vis un film policier. Le héros en était en même temps l’assassin qui feint d’aimer beaucoup sa jeune femme, mais ne l’a épousée que pour son argent et, peu après le mariage, il la tue. Comme il se montre tellement inconsolable de cette perte, personne n’a idée de soupçonner qu’il pourrait être lui-même l’assassin. Après le meurtre, il veut épouser sa complice mais se rend compte que, malgré tout, il a un peu aimé sa première femme. Au cours de la dispute qui s’ensuit avec l’autre, il la tue aussi et finit par être convaincu de meurtre.

Après le film, je me rendis compte que l’assassin, même s’il avait deux meurtres sur la conscience, s’il était maintenant dans un hôpital psychiatrique et risquait d’être condamné à mort, malgré tout cela, cet homme était bien plus heureux que moi car il avait tout de même un peu aimé sa première femme. Moi, je n’avais encore aimé personne. Aussitôt, il m’apparut clairement que le crime que constituaient les deux meurtres ne comptait plus pour rien. Moi, mon crime était de n’avoir jamais aimé personne. L’assassin du film finissait acquitté, moi j’étais condamné. Je venais de prendre conscience que ma vie était pire que celle de l’assassin et je savais qu’à présent la mort était dans la maison. Dès lors, mon déclin fut très rapide.

Tout d’un coup je n’allais plus bien. Ma dépression n’était plus souterraine et refoulée, elle se montrait au grand jour et recouvrait tout ce qui me faisait encore plaisir. Plus rien ne me faisait plaisir, tout m’accablait, surtout ces choses dont je n’avais pas voulu m’avouer qu’elles étaient lourdes. Tout d’un coup mon image d’homme joyeux et content était remise en question ; elle tombait en ruine sous mes yeux.

Je crois que le cancer est une maladie de l’âme qui fait qu’un homme qui dévore tout son chagrin est dévoré lui-même au bout d’un certain temps, par ce chagrin qui est en lui. Et parce qu’il se détruit lui-même, la plupart des traitements médicaux ne servent absolument à rien. De même que le chemin, qu’en fait, on ne tient pas du tout à parcourir, fatigue au delà de toute mesure, de même le corps détruit spontanément la vie humaine quand on ne tient plus du tout à vivre cette vie.

Quand l’hiver se fut écoulé, que les médecins trouvèrent en quoi consistait ma tumeur, on décida d’opérer, de l’ôter afin d’en déterminer la nature. J’ai l’impression que l’opération m’était nécessaire, j’y accrochais de vagues espoirs. C’était ma première opération et ma première anesthésie et j’y voyais un symbole de mort et de résurrection. Je pressentais que j’étais mûr pour la mort et que je pouvais espérer, au mieux, que de trouver peut-être, après ma mort symbolique, la voie d’une vie nouvelle et meilleure.

L’opération se déroula sans peine et sans douleur. Les médecins firent selon leur habitude, cherchant à camoufler ma maladie. Cependant, bientôt en m’observant moi-même, je découvris que j’avais le cancer.

Comme le mot cancer n’était encore jamais apparu dans mes réflexions, le nom de cette maladie et le fait que je l’avais était un petit choc pour moi. Je dis exprès « petit » car je n’ai aucune raison de le qualifier autrement. Pour être très exact, ma première idée était que j’avais le cancer, « naturellement ». Tout de suite je trouvais cela logique et juste, je comprenais qu’il avait fallu en arriver là et que même je m’y étais attendu. Je me laissé aller, abattu, résigné, relâché comme lors d’un massage pour retrouver un corps moins douloureux.

Je savais que ce n’était pas cet hiver là que j’avais contracté le cancer, mais que j’étais malade depuis de nombreuses années et que le cancer n’était que le tout dernier maillon d’une longue chaîne ou, si l’on veut, la pointe d’un iceberg.

La chose épouvantable qui m’avait torturé toute ma vie sans avoir de nom, à présent en avait reçu un. Personne ne contestera que ce qui est terrible et connu vaut toujours mieux que ce qui est terrible et inconnu. Ici personne ne se hasarde à prononcer le mot « cancer ». Et parce que les médecins n’osent as appeler le diable par son nom, naturellement ils ne peuvent pas non plus le chasser.

Chacun sait que le premier des sirops pour la toux ou le plus bête comprimé ne servent à quelque chose que si le patient y croit ; même à la rigueur un morceau de craie pourrait le faire guérir. Mais ce ne sont pas seulement les médecins qui ne parlent pas de cancer ; absolument personne n’en parle. Le mot est tabou.

Si on a pris froid ou si on a la grippe, on peut en parler, mais si on est déprimé, on ne peut pas en parler. Je crois que les gens prennent froid aussi afin de pouvoir enfin se plaindre, pour une fois, sans enfreindre les règles de la bienséance.

Toute ma vie j’ai été malheureux et toute ma vie je n’en ai pas touché mot, à cause du sentiment bien élevé qu’une telle chose « ne se faisait pas ». Dans le monde où je vivais, je savais que par tradition, je ne devais à aucun prix déranger ou me faire remarquer. Je devais être normal.

Est-ce le fait de ne pas dire la vérité et d’être bêtement poli être normal ?

Toute ma vie j’ai été brave et gentil et c’est aussi pour cela que j’ai attrapé le cancer et c’est tout à fait bien ainsi. J’estime que quiconque a été toute sa vie brave et gentil ne mérite rien d’autre que d’attraper le cancer ou alors qu’il parle, qu’il dise qu’il est là, qu’il existe et qu’il souffre.

Bien sûr l’enfer est effroyable mais cela vaut la peine d’y être. Albert Camus fait un pas de plus dans ce sens en affirmant dans « le mythe de Sisyphe » qu’il y est heureux.

Bien entendu ma préférence va à une autre solution. L’enfer, un jour ou l’autre, doit avoir une fin. Ou comme le disent les frères Grimm, puisque tu es dedans, il faut bien que tu sortes, ce qui signifie tout simplement que si l’on est parvenu à entrer quelque part on doit aussi pouvoir en sortir.

Je trouverais banal et superflu de séjourner éternellement en enfer et de me fixer sur la pensée que Dieu est tout bonnement le mal et le Diable tout bonnement le bien. Cela reviendrait à répéter les mêmes erreurs en inversant juste les signes. Pour moi, l’enfer n’est qu’un lieu intermédiaire où l’on ne devrait pas rester éternellement car à séjourner trop longtemps dans sa chaleur brûlante il se montre par trop brûlant.

De plus, un séjour trop long chez Satan serait contraire à sa nature profonde car il est l’adversaire par excellence, le contradicteur qui sera toujours « contre » une chose. Si cette chose venait un jour à être réglée, la nécessité du contradicteur disparaîtrait aussi.

Je vous regarde aujourd’hui et vous dis : pour moi la chose n’est pas réglée.

Et tant qu’elle ne l’est pas, le Diable est lâché et j’approuve que Satan soit lâché. Je n’ai pas encore vaincu ce que je combats ; mais je ne suis pas encore vaincu non plus et, ce qui est le plus important, je n’ai pas encore capitulé. Je me déclare en état de guerre totale.

 

 

 

 

Extrait – Texte écrit par Fritz Zorn (1976)