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 Le Site de fabienpsy.com

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Migration, dépression, mutation …

Flore

 

 

 

Flore est une très belle femme d’une quarantaine d’années.

Comme elle me le dira elle-même au décours de notre 1ère rencontre, elle a tout pour être heureuse.

De l’argent – beaucoup d’argent ! – une situation sociale enviable, un mari qui est à ses pieds, 2 enfants éclatants de vie et du charme …

Tout le monde le lui dit : rien chez elle ne pouvait laisser présager l’apparition d’une dépression.

De la chance, sans doute, et des dons, aussi !

Enfant sans problèmes, elle a grandi auprès de parents qui ne se souciaient pas d’elle – elle qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait.

Elle en garde une certaine rancœur : pourquoi s’occupaient-ils tant de son frère qui leur causait tant de tracas, alors qu’elle ne leur apportait que des satisfactions ?

Que peut faire dans la vie une jeune femme douée, riche et jolie ?

Elle fait ses classes, ses gammes, si l’on préfère.

Elle réussit de bonnes études, occupe un bon poste de responsabilité dans une grande entreprise industrielle et a quelque peu tendance à collectionner les amants …

Son mari se révèle plutôt compréhensif ; il ne lui demande jamais d’où elle vient, quelque soit l’heure à laquelle elle rentre.

Tout va donc ainsi pour le mieux – quoiqu’elle s’ennuie un peu, tout de même – jusqu’à ce qu’elle rencontre Pierre.

Cette fois, elle ne parvient pas à s’en dépêtrer. Toutes les stratégies mises au point durant ses expériences précédentes se révèlent inefficaces.

Elle a beau lui déclarer régulièrement que tout est fini, que ce n’est pas la peine qu’il lui téléphone, puisqu’il ne se soucie guère de sa personne …

Deux heures plus tard, c’est elle qui le rappelle.

Rien à faire, ses sentiments débordent sa stratégie.

Autrement dit : elle se trouve devant un nouveau problème – un nouveau problème qui comme souvent, en révèle un autre bien plus ancien.

Car Flore avait une sœur, naît 6 ans avant elle et décédée des suites d’une maladie génétique, 4 ans avant sa naissance.

Ce n’est pas que ses parents lui aient caché son existence, ni d’ailleurs quoi que ce soit au sujet de cette sœur, mais ils répugnaient à l’évoquer.

Et puis, ils lui ont donné comme second prénom, le prénom de la morte.

Lorsqu’elle y repense, sa 1ère réaction est la colère ; mais une discussion avec sa mère la convainc qu’après tout, c’était bien la meilleure chose à faire – pour lui rappeler qu’elle n’était pas la 1ère fille du couple, mais la seconde, pour inscrire son souvenir dans un endroit où elle ne pourra l’égarer : dans son propre état civil.

D’ailleurs, cette sœur n’a jamais vraiment été un souci pour Flore, encore moins une tristesse.

Lorsque Flore était enfant, la sœur morte lui tenait compagnie, répondant lorsqu’elle l’appelait au secours. Elle lui expliquait ses ennuis du jour, lui confiait ses craintes et, plus tard, ses projets et ses plans amoureux.

Elle l’appelait par son nom et quelquefois, allait visiter sa tombe en compagnie de sa mère.

 

Mais voilà : Pierre, son amant d’amour envahit son esprit au point qu’elle ne sait s’en dépêtrer.

Et Flore perd alors les pédales.

Elle se dispute à son travail, ne s’entend plus avec son mari, devient coléreuse et finit, sur les conseils d’une amie intime par consulter un psychiatre, psychanalyste, qui lui propose de débuter avec elle une psychothérapie.

Son docteur est sympathique, aimable, compréhensif, quoiqu’il ne parle pas beaucoup.

A toutes ses sollicitations, il la renvoie à son monde intérieur.

Mais lorsqu’elle évoque sa sœur, ça semble lui plaire ; il ne lâche plus le thème, le cultive, l’incite à l’élaborer.

Après 2 ans de psychothérapie, un jour que, chauffée à blanc par les tergiversations de Pierre, elle s’entend une nouvelle fois rappeler son éventuelle culpabilité inconsciente à l’égard de cette sœur qu’elle n’a jamais connue, elle se précipite au cimetière à la sortie de la séance. Et là, elle s’effondre en larmes sur le bord de la tombe.

Inconsolable, prise de hoquets de désespoir, elle pleure sans s’arrêter durant 3 jours et pour finir, fait une tentative de suicide à l’aide des anxiolytiques de son mari.

 

Son thérapeute, alarmé de son brusque changement d’état, lui prescrit antidépresseurs et anxiolytiques et poursuit la thérapie jusqu’à la tentative de suicide suivante.

 

Nous voilà donc devant une femme qui, un jour montre à son psychiatre un comportement qui semble dire : « Les morts viennent visiter les vivants », « certains morts, qui n’ont pas trouvé le repos, réclament des attentions particulières », « les morts sont une force et une faiblesse – une force lorsqu’ils protègent les vivants, une faiblesse lorsqu’ils les attirent dans la tombe ».

L’une de ces 3 phrases, ou les 3 tout à la fois.

Mais voilà : le psychiatre, sympathique, compétent, compréhensif "n’a pas ça en magasin" …

Les morts ne sont pas une catégorie de son système de pensée.

Alors, sans doute sensible à l’obligation de métamorphose dans laquelle se trouve prise sa propre discipline, dans l’impossibilité intellectuelle d’attribuer une cause externe à l’effondrement de sa patiente et à la réitération de sa tentative de suicide, il lui propose une explication biologique qui signe le désespoir.

Il lui annonce qu’elle souffre d’une maladie bipolaire de l’humeur ; que ces troubles se manifestent souvent chez les femmes vers la quarantaine, qu’elle devra très probablement prendre des médicaments durant de longues années …

 

Disparues toutes les élaborations concernant la sœur morte ; son "fantôme", la "crypte" inconsciente où elle s’est réfugiée, les "secrets transgénérationnels" ; plus question de s’appesantir sur la position de la rivalité à l’égard des hommes ; oubliée en une phrase cette relation privilégiée avec le père dont elle aurait voulu être, selon lui, le seul garçon …

Une morte dont on ne sait que faire ; une morte pour qui on ne peut rien … une morte qui réclame, pourtant, avec insistance … et le désespoir s’installe de part et d’autre … dans la psychiatrie qui doit découvrir en elle-même les ressources nécessaires à la création de nouveaux paradigmes … dans la patience, en miroir, qui doit se reconstruire là, émerger comme un nouvel être ou mourir …

La dépression n’est pas une nouvelle catégorie de la psychiatrie ; elle révèle un moment de mutation de la psychiatrie ; un moment où cette discipline reste figée, fascinée par sa propre image, contrainte à se métamorphoser, mais ne parvenant pas à trouver les ressources pour y parvenir.

 

La dépression est le signe d’une obligation de métamorphose qui n’a pas trouvé son agent actif.

 

 

 

T. Nathan (extrait)