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Le Hasard
La présence de l’homme au monde doit tout au hasard.
L’affirmation fait frissonner tant elle rabaisse l’idée que nous nous faisons de
nous-
Il faut pourtant s’y faire : depuis 150 ans, les preuves scientifiques s’accumulent qui démontrent que le hasard est ce qui gouverne le vivant, et même crée la vie.
Ainsi, personne n’a apporté la moindre preuve qu’autre chose que le hasard pouvait expliquer la diversité des œuvres de la nature, leur histoire, leur disparition, leur succès.
En ce début de XXIe siècle, le constat est donc sans appel, et reste celui que faisait en 1876 dans son autobiographie Charles Darwin, à l’origine du scandale de la théorie de l’évolution.
Le hasard se niche même au cœur de nos cellules, comme le découvrent les biologistes.
La vie doit décidément tout au hasard … Et, en conséquence, seule la mort peut nous en affranchir.
Pour Boris Cyrulnik (psychiatre et éthologue), si nous étions immortels, nous pourrions être sûrs de finir un jour ou l’autre par retrouver des situations déjà rencontrées.
Notre infinie expérience évacuerait l’inconnu, l’aléatoire, de notre monde.
Mais nous finissons par mourir et, dès lors, nous n’avons d’autre choix que de faire face au hasard.
Or, tout montre qu’il s’agit d’une expérience douloureuse, comme si la valeur de nos existences s’en trouvait altérée.
D’ailleurs, les cliniciens le disent : si les plus âgés finissent par se faire à l’idée de ne plus attendre de la vie de surprises, les plus jeunes ont plus de difficultés, le hasard les tenaille, au point que s’observent parfois chez eux des attaques de panique anxieuse.
D’où cette question : de l’enfance à la mort, sommes-
Qu’est-
D’où vient cette peur que suscite chez ces derniers le message de Darwin ?
Ce message peut-
Parmi nous, il y a, très schématiquement, ceux qui aiment le hasard, et ceux que le hasard effraie.
Ceux qui sont effrayés sont souvent ceux qui, dans leur enfance, n’ont pas pu se construire une "base" de sécurité, et cherchent à se la fabriquer. Ils ont besoin de contrôler le plus de choses possibles, car tout les angoisse.
Ceux qui ont acquis une confiance primitive – ce qu’on appelle aujourd’hui un "attachement sécurisant" – et qui s’en sont imprégnés, grâce à un congénère qui les a aidé à se développer, sont alors à même de tenter l’aventure de la découverte de l’inconnu, et d’y éprouver du plaisir.
Les premiers hommes avaient peur de la nature. Ils avaient froid, faim, craignaient d’être dévorés par des animaux …
Bref, tout leur faisait peur, parce qu’ils ne contrôlaient rien.
Et donc, leur premier tranquillisant a été … le silex, qui leur a permis de tuer les animaux, de découper leur viande. Ils ont commencé à contrôler le monde extérieur.
On avait les moyens d’agir sur le réel, et on contrôlait aussi le monde avec des mythes, des explications magiques, qui lui donnait du sens.
On contrôlait l’angoisse.
L’évolution correspond à un besoin psychologique des humains de contrôler le monde pour se sentir mieux.
Depuis toujours, l’homme cherche à se rassurer en contrôlant la nature. Or, le hasard ébranle cette base de sécurité, souci de maîtrise.
En psychologie, nous établissons un axe, sur lequel se répartissent graduellement les individus :
D’un côté, un type de personnes qui ont des "locus de contrôle interne" et de l’autre, un type de personnes qui ont des "locus de contrôle externe".
Une manière de dire qu’il y a des gens qui tendent à penser qu’ils sont les auteurs de leur développement, qu’ils peuvent maîtriser leur devenir, et d’autres qui pensent qu’une force extérieure fait que nous ne sommes pas là par hasard, qu’il y a une intention hors de nous, divine de préférence, ou un grand architecte qui nous gouverne.
Ceux qui parmi nous ont le plaisir d’explorer le monde, d’inventer des technologies, des idées nouvelles, sont ceux qui se sentent auteurs, acteurs de leur devenir.
Les autres sont ceux qui se sentent tranquillisés par une représentation : l’ordre règne, notre voie est tracée, on sait où est le bien, le mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire … C’est très sécurisant.
Les premiers considèrent qu’il y a une part de liberté en nous, les seconds prennent plaisir à une forme de soumission.
L’angoisse de la liberté n’est qu’une tendance psychologique. Ce n’est pas une fatalité.
Ceux qui ont acquis un attachement insécurisant ont besoin, pour se sentir en sécurité, de condition qui peuvent ressembler à la prison (la liberté étant trop angoissante). Cet artifice, on le retrouve chez les militaires souvent, les hauts fonctionnaires parfois, et les gens qui choisissent leurs "chaînes".
De fait, toutes les religions font appel à la soumission (« Ainsi soit-
Je pense que les individus qui s’opposent à la théorie de l’évolution sont angoissés par la liberté. Et le dialogue avec eux est impossible sur le terrain de la raison.
Ces personnes ont besoin de cette soumission à un ordre qui les dépasse.
Dans les écoles de pensée, les instituions, on répète la parole du maître et l’on se sent bien en la répétant ; il s’agit là aussi d’un trait de soumission.
Dans la même logique, il arrive que des dictateurs puissent être élus démocratiquement, quand une société traverse une période d’angoisse.
(extrait Boris Cyrulnik in "Science & Vie")